Épisode 2 - Les Jours du Dominion
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ÉPISODE

Épisode 2

2

LE ROSSIGNOL DU SQUARE CHABOILLEZ

Pendant que Jean-François faisait un brin de toilette et se changeait chez Frédéric Delwaert, l’agitation régnait chez Mlle Barély dont le grand logement, au troisième étage d’une solide maison en briques jaunes, avait une vue imprenable sur la tour octogonale de l’édifice Rodier. Le square Chaboillez était un endroit animé de jour comme de nuit et constituait une porte d’entrée sur le cœur de la ville alors situé dans ce que l’on appelle aujourd’hui le Vieux-Montréal. Même si les inondations étaient fréquentes au printemps, le square comportait nombre de boutiques achalandées, un poste de pompiers, le populaire Coney Island Cafe, une brasserie et deux hôtels de moyenne gamme, l’Essex et le Colonial.

Si une grande fébrilité prévalait chez celle que Louvigny de Montigny qualifiait de rossignol, c’est que la maîtresse des lieux attendait impatiemment un billet qui ne venait pas et elle ne dissimulait pas sa rogne. Depuis qu’elle était sortie du lit, au début de l’après-midi, elle trouvait à redire sur tout : elle honnissait le directeur de l’Opéra qui avait remis ses débuts à plus tard dans la saison, vitupérait contre les cantatrices venues de France, se plaignait d’être abandonnée de tous — ce qui était totalement faux, chaque jour des visiteurs se pressaient à sa porte — et c’est sa camériste Léontine qui faisait les frais de sa mauvaise humeur.

— Pour l’amour, ne bouge pas, sinon je n’arriverai jamais à lacer ce corset! se plaignit-elle.

Léontine, une femme corpulente qui aurait fait exploser les baleines de n’importe quel corset, était au service de Mlle Barély depuis suffisamment d’années pour composer avec le tempérament versatile de cette dernière sans jamais se démonter. Elle avait pour sa maîtresse un attachement maternel, faisait les courses, préparait à manger, veillait sur tout, gourmandait parfois sa patronne et servait de gendarme lorsque des importuns essayaient de franchir son seuil sans y avoir été conviés.

Mlle Barély soupira d’impatience. 

— Rentre ton ventre! Un peu plus! ordonna Léontine en tirant sur les lacets.

Elle aida ensuite Mlle Barély à enfiler une jupe de serge foncée, une chemise safran dont les manches à gigot délicatement boutonnées de l’avant-bras aux poignets mettaient en valeur la finesse de ces derniers et une ceinture de mousseline rose bonbon nouée en un gros nœud dans le dos, au-dessus de sa tournure. 

Une sonnerie fit sursauter les deux femmes. Mlle Barély descendit elle-même l’escalier d’un pas précipité. Un gamin lui tendit un billet sans parler, bouche bée, comme tant d’autres qui avaient eu avant lui le privilège de poser les yeux sur le visage séraphique de la chanteuse. Car oui, il y avait quelque chose de divin dans la figure de Mlle Barély : ses traits étaient harmonieux et délicats, l’ovale de son visage parfait, son nez droit et fin, et ses grands yeux d’un bleu très pâle lui donnaient un air de madone. De plus, les pâtes et les poudres que lui procurait Léontine la faisaient paraître plus jeune que son âge.

Le coursier était en pâmoison. Mlle Barély lui arracha le pli et déposa un centin dans sa main restée tendue. L’enfant repartit subitement comme s’il venait de sortir d’un rêve. Elle remonta les marches quatre à quatre tout en décachetant le billet avec impatience. Après l’avoir lu, elle revint à sa chambre en poussant un juron.

— Ton langage! la semonça Léontine. 

— Je m’en fous. Il faut que je sois là-bas. Comment vais-je m’y prendre…

La physionomie de Léontine exprima la surprise.

— Mais tu vas au Théâtre Français, non?

— Oui, évidemment! répondit Mlle Barély les sourcils froncés, après une seconde d’hésitation. Comment veux-tu que je fasse en sorte qu’on ne me voie pas alors que c’est soir de gala!

Sa chevelure blond miel fut ramassée en un énorme chignon ceinturé par de savantes torsades et son front haut fut dissimulé avec une rangée de bouclettes frisottées à la façon de la duchesse May.

— Comment me trouves-tu? demanda-t-elle. Va chercher mon chapeau.

Mlle Barély profita de ce que Léontine lui tournait le dos pour remplir son réticule. 

— La voiture est arrivée, revint Léontine en soufflant, lui tendant le chapeau.

On entendait l’écho des sabots du cheval qui piaffait.

Mlle Barély fixa solidement le Gainsborough sur sa tête avec deux grandes épingles, s’enveloppa d’une cape à col de renard et dévala l’escalier avant de claquer la porte derrière elle. Léontine poussa un soupir de soulagement comme on le ferait après le passage d’une tornade. Elle était bien contente de regagner sa chaise berçante, à côté du poêle de la cuisine, pour reprendre sa lecture du feuilleton La Chasse aux Millions que La Presse publiait quotidiennement.

Dehors, la lumière du jour diminuait et le vent était tombé. Mlle Barély était à peine assise sur la banquette chichement capitonnée de la voiture qu’elle s’inquiéta du déroulement des heures à venir. « Vais-je y arriver? pensa-t-elle. Tout cela est un peu risqué… mais on me verra à la fin du premier entracte et je pourrai m’éclipser lorsque chacun aura regagné son siège… » 

Elle écarta le rideau élimé pour regarder dehors. Le soleil couchant empourprait l’horizon et les ombres des bâtiments s’allongeaient sur la voie cahoteuse. L’attelage dut ralentir en prenant la rue Sainte-Catherine; la circulation était devenue dense et il y avait beaucoup de passants qui déambulaient dans tous les sens. Elle voyait briller au loin la façade du Théâtre Français éclairée à l’électricité et décorée d’arches de chrysanthèmes. Elle demanda au cocher de s’arrêter exactement devant l’entrée, quitte à faire attendre le tramway qui les suivait; elle ferait ainsi une entrée spectaculaire en fendant la horde des invités qui devisaient sur le trottoir, tel Moïse séparant les eaux de la mer Rouge.

La cohue atteignait un comble. Des carabins chahutaient la guichetière parce qu’il ne restait plus de places au paradis; les étudiants en droit, plus pacifiques, interpelaient les personnalités gratinées qui défilaient. Le maire Villeneuve discutait avec le consul de France; le lieutenant-gouverneur Chapleau, facilement reconnaissable à sa crinière argentée, son habit brodé et sa cravate de la Légion d’honneur, tendait la main à Israël Tarte, député de l’Islet; et dans ce joyeux tumulte, le cab s’arrêta, Mlle Barély ouvrit la portière et trois jeunes beaux s’empressèrent de lui offrir leur bras pour l’aider à descendre. Elle rayonnait en distribuant des sourires à la volée, ralentissant le pas pour tirer le maximum de son effet.

Frédéric Delwaert et Jean-François assistèrent à cette entrée princière.

— La Barély! La voici! s’exclama Delwaert.

Et comme tant d’autres avant lui, Jean-François, ébloui, resta muet. Il lui semblait que de l’élégante et mince silhouette émanait autant de lumière que les ampoules électriques éclairant la marquise du théâtre.

Ce soir-là, l’Opéra français donnait le coup d’envoi de sa troisième saison, en dépit des déboires financiers qui avaient assombri la fin de la saison précédente. Il était bien difficile de maintenir à flot une entreprise aussi audacieuse à une époque où plusieurs autres salles comme l’Académie de Musique, le Théâtre Royal, le Queen’s et le Monument-National fraîchement construit rivalisaient en présentant des attractions de haut calibre. C’est peut-être ce qui avait poussé le nouveau directeur artistique, Arthur Durieu, à se rendre lui-même en France durant l’été pour mettre sous contrat une douzaine d’interprètes de renom afin de garantir la qualité de sa troupe. De fait, Mlle Barély était férocement envieuse de ces Françaises qui entravaient son ardent désir de jouer des premiers rôles. On savait déjà que les plus belles parts seraient attribuées à la Bennati, l’Essiani et la Conti-Bossy. Quant aux utilités et aux dugazons, elles étaient rarement confiées à des artistes locaux et ce n’était pas du tout à la hauteur des ambitions de Mlle Barély.

Lorsque cette dernière arriva devant Durieu qui donnait des poignées de mains aux personnalités de marque qui s’acheminaient vers la salle, Mlle Barély se planta devant lui, de façon à ce qu’il ne puisse l’ignorer. Elle décocha alors une délicieuse flèche habilement préparée.

— Mon bon monsieur Durieu! préluda-t-elle en tendant sa main à baiser. Comme c’est gentil à vous de m’avoir choisie pour jouer Athénaïs dans Les mousquetaires de la reine la semaine prochaine! C’est un tel honneur de pouvoir figurer dans une première canadienne!

— Mademoiselle Barély! susurra-t-il avec un rictus poli. Oui, justement, j’ai…

— Je suis si désolée de ne pas avoir eu le temps de répondre à votre billet, l’interrompit-elle en parlant assez fort pour que tous entendent. Mais ce soir, je vous remercie avec grâce!

Esquissant une révérence, elle continua son chemin. Louvigny de Montigny, qui l’avait entendue, s’empressa d’aller narrer la chose à ses amis demeurés sur le trottoir. Jean-François admira sa cape moirée qui faisait penser à Aristide Bruant. Comme Louvigny, Frédéric portait un haut-de-forme, ce qui accentuait chez Jean-François un vague sentiment d’infériorité, en dépit du costume fort correct que lui avait prêté Delwaert.

— Quelle habile petite femme! commenta Louvigny.

— Je sais que vous en êtes toqué, mon cher, mais je ne voudrais pas avoir à harnacher une telle petite volonté. 

— Voyez-vous, cher Delwaert, il y a que j’aime les défis. D’ailleurs je parie avec vous une douzaine d’huîtres que je lui adresserai la parole avant vous à l’entracte.

— Tope-là! acquiesça Delwaert.

La sonnerie du théâtre retentit, invitant les retardataires à gagner leur place. Un homme assez costaud, vêtu d’un costume ayant connu de meilleurs jours, apparut.

— Tiens, Rousseau qui arrive, dit Louvigny.

Il le présenta à Jean-François.

— C’est le beau-frère de Victor… Victor Pons, que vous avez rencontré cet après-midi. 

— Enchanté, dit Jean-François.

— Tu as failli être en retard, Jean-Baptiste.

— C’est à cause de ma femme, comme toujours…

— La belle excuse. Entrons.

Une chaleur étouffante régnait dans la salle archi-comble; on avait même refusé une centaine de spectateurs. Le lieutenant-gouverneur Chapleau et le maire de Montréal saluaient l’assistance depuis leur loge d’avant-scène. Assise à l’écart, ayant choisi un siège tout au bout d’une rangée, une personne semblait curieusement nerveuse : c’était Mlle Barély. En parvenant à son siège, Delwaert signala sa présence à ses amis. Ils trouvaient curieux qu’elle soit venue seule. Sous le proscénium, Durieu égrenait un laïus de circonstance puis, l’éclairage baissa. La représentation du Songe d’une nuit d’été d’Ambroise Thomas pouvait commencer. Les musiciens attaquèrent l’ouverture et le rideau s’ouvrit. Le public fut d’abord assez réservé. Les journaux avaient reproduit tant de critiques élogieuses parvenues depuis les vieux pays qu’il se méfiait un peu. Mais c’était la première fois que l’on jouait cette œuvre pas très récente au Canada. M. Barbe, ténor léger, se distingua par son talent de diseur et la Conti-Bossy excella dans les vocalises qu’exigeait le rôle de la reine Elizabeth.

Le premier acte se termina sur ce qui ressemblait à un duel entre le chœur et l’orchestre à savoir qui enterrerait l’autre. Mlle Barély prit son temps pour quitter son siège afin d’aller se fondre dans la marée des spectateurs qui envahissait bruyamment le foyer et le hall, débordant même sur le trottoir devant le théâtre. « Pourvu que personne ne me suive » pensait-elle.

Jean-François et ses amis se retrouvèrent entre le fumoir et la sortie. 

— Comment trouvez-vous la Conti-Bossy? demanda Louvigny.

Victor Pons, qui n’avait pas eu grand-chose à faire dans sa fosse, les avait rejoints.

— Vous avez vu la Barély? demanda Delwaert.

— Il me semble l’avoir vue il y a un instant. Avec le jardin de falbalas qu’elle a sur la tête, elle sera facile à trouver!

— Moi, je vous revois plus tard, lança subitement de Montigny. J’ai à faire.

Jean-François ne suivait pas leur conversation. Tous ses sens étaient sollicités par l’atmosphère grouillante dans laquelle il était plongé. Un roquentin faisait la cour à une jeune fille qui cherchait désespérément ses parents du regard. L’effluve trop sucré d’un parfum de femme l’écœura. Madame Pépin, la fleuriste qui tenait boutique juste à côté du théâtre, circulait dans la foule en proposant des œillets à ceux dont le revers était dégarni. Ce mouvement perpétuel, qui l’emportait depuis qu’il était descendu du train en après-midi, étourdissait Jean-François. Il se disait : « est-ce que je suis vraiment ici, au milieu de cette foule de gens si bien vêtus? » Il se sentait catapulté au centre du monde alors que le matin même, il s’était levé en regardant les premières lueurs de l’aurore rosir les champs paisiblement endormis de son Kamouraska natal.

Des gens se retournaient à côté de lui, montrant du doigt le lieutenant-gouverneur qui sortait du théâtre avec Israël Tarte, comme s’ils avaient toujours été de grands amis. Ils se dirigeaient vers un restaurant à deux coins de rue de là. Frédéric Delwaert tira Jean-François par le bras.

— Allons enfiler une douzaine d’huîtres frites chez Charley comme ces messieurs, proposa-t-il. 

Il commençait à faire nuit. Les réverbères étaient allumés. Tout reprenait vie au milieu des ombres chatoyantes. Jean-François était pénétré d’une ivresse inconnue. Quelques personnes, pourtant, s’éloignaient furtivement de ce centre du monde, vers une mystérieuse destination.